Les aéroports en période de vacances sont devenus les lieux où convergent nos transhumances modernes, avec leur lot inévitable d’attentes non calculées, de retards, d’annulations engendrant mésaventures et inconfortables surprises. La presse s’en fait l’écho (cf.le Matin), comme elle a d’ailleurs relayé la paralysie du ciel européen provoquée par les nuages d’un volcan islandais en pleine éruption. Mais l’incident dans ce dernier cas avait une cause naturelle, incontournable. On ne contraint pas un volcan à changer d’horaire. Par contre, la vision du tableau des arrivées à l’aéroport de Cointrin un soir de semaine de juillet à 22h, oblige à faire ce navrant constat: les vols indiqués en rouge, à cause de retards -de plusieurs heures parfois- ou tout simplement annulés le disputent au nombre de vols affichés en vert, c’est-à-dire posés sur le tarmac. Les voyageurs de l’été ressemblent à des pions jetés dans une invraisemblable loterie de dupes, où les rares gagnants arrivent à destinationà l’heure.
On ne décrira pas les humeurs qu’engendrent ces faux départs en vacances ou les retours cahotiques, livrés à l’incertitude des places disponibles sur de prochains vols et les séjours forcés dans des hôtels inconnus. Le succès des compagnies à bas prix –low cost- a amplifié le phénomène. Les prix cassés ont pour corollaires des effets d’attroupements devant les guichets, dans un coude à coude peu amène entre individus indifférents à leurs voisins, triste image de l’ absence de la plus élémentaire des politesses. Mais on rétorquera que tout se paie: le confort, la place numérotée, le service clients, la politesse et le sourire. Ah, la belle suffisance de ceux qui voyagent comme au temps des paquebots! Je veux bien leur concéder que le fauteuil, l’amabilité du personnel accompagnant, les arrangements personnalisés coûtent ce qu’ils doivent coûter. Mais une chose, une seule reste hors catégorie de prix: les informations qui doivent être communiquées, quel que soit le statut du passager, fût-il low cost ou first class. Le silence des guichets fermés de jour comme de nuit, les numéros de téléphones branchés sur répondeur automatique, les formulaires sur internet à la place d’interlocuteurs en chair et en os ne se justifient pas, même si les prix restent bas. L’information et la communication de base ne représentent pas des options payantes que l’on s’offre avec un billet plus cher que les autres. Information et communication sont dues parce qu’elles appartiennent au socle élémentaire de service qui doit exister pour le passager contemporain.
«Si on ne laisse au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi» concluait Nicolas Bouvier, au terme de son récit d’une ascension pénible sur les flancs de l’île de Chedju en Corée du Sud (in «Sur le chemin du Halla San»). Mais là, il s’agit d’un autre voyage, du vrai, du grand tandis que nous ne sommes que des habitués de sauts de puces pas trop chers. Pourtant l’aventure pourrait commencer, à la condition que l’on voyage informé. Ensuite à nous de choisir. «À propos, quand part le prochain vol?».
Il faut relire Joachim Du Bellay et le suivre dans sa "Défense et Illustration de la langue française" - un texte publié au milieu du 16e siècle- pour le plaisir de savourer l’élégance des tournures, la belle rondeur des phrases qui exigeraient presque une lecture à voix haute, pour mieux laisser résonner le rythme et la musique. Ne s’agit-il que d’une démarche purement esthétique, sans lien avec nos discours contemporains, fera-t-on objecter? Le propos de l’écrivain et du poète nous rejoint plus qu’on ne l’imagine. L’homme ne se contente pas de nous démontrer l’habilité de son génie, il y défend un point de vue, mène une réflexion originale par rapport à la tradition et surtout dévoile la richesse d’un outil: la langue française. Il n’emprunte pas les sentiers battus mais s’autorise une certaine distance à l’égard du cadre fixé par la rhétorique héritée de l’Antiquité, sans toutefois en nier la pertinence. Des cinq éléments, qui dans l’ordre constituent le creuset où s’élabore le discours (l’invention, l’élocution, la disposition, la mémoire et la prononciation), il prend le parti de ne s’arrêter que sur deux: l’invention, où l’orateur s’appuie sur ses connaissances et sa culture pour parler d’un sujet, et l’éloquence «sans laquelle toutes autres choses restent comme inutiles et semblables à un glaive encore couvert de sa gaine».
Qu’il s’agisse de formuler sa pensée en une minute, dans une réponse chrono, ou de s’adresser plus longuement à des auditeurs, la démarche ne fait pas l’économie de l’invention et de l’éloquence, que l’on soit sur un plateau de télévision, interviewé à la radio ou à la tribune. Transmettre des connaissances et de l’émotion, déployer le bel outil de la langue française pour transmettre ses idées et communiquer sans lourdeurs ne s’improvise pas mais se travaille. Même quatre siècles après Du Bellay.
Robert Walser, écrivain suisse, conclut dans un billet qu’il publia dans le Bund en juin 1917: «La paix et la liberté doivent d’abord être en chacun de nous avant de pouvoir exister». L’homme qui avance cela n’est pas un idéaliste ni un doux rêveur, retranché et préservé derrière ses carnets d’écriture. Robert Walser a connu la mobilisation durant la première guerre mondiale, il fut soldat en service au Tessin puis en Valais. Ironie du sort, l’ennemi reste une culture qu'il connaît: l’Allemagne, il y a vécu jusqu’en 1913, en tentant d’y nouer des contacts étroits avec les milieux littéraires et les éditeurs avant de revenir au pays.Il faut une certaine clairvoyance à ce jeune écrivain pour oser définir comme il l’a fait le statut de la liberté et de la paix. Ce qu’il en dit, les décennies depuis ne l’ont pas émoussé, et il me semble qu’il y a plusieurs raisons à se laisser interpeller par cette proposition:
Nous attendons toujours trop des autres: qu’ils règlent ce que nous n’osons pas résoudre en matière de paix, qu’ils parlent avant nous pour valider la liberté; que les instances internationales dictent le futur, que l’Etat Providence prévienne tout, y compris ce que nous refusons de voir, notre propre incohérence. Nous attendons trop des ressources extérieures en nous confinant dans une posture de demandeurs, alors qu’une inversion de dynamique ramènerait sur nous la nécessité de trouver d’abord par nous-mêmes des propositions, des changements à notre échelle.
Paix et liberté sont des termes qui souffrent d’usure, au risque de sonner creux. Largement galvaudés, ils peinent à faire sens dans les discours et ont été noyés dans les arguments publicitaires. Diluées «dans la guignolade permanente» et «la fraternité du rire gras» comme le montre Alain Finkielkraut dans son dernier essai, - Un coeur intelligent, paru en 2009-, ces notions semblent avoir perdu toute épaisseur et s’arrêtent bien souvent aux frontières étriquées de l’individualisme et de ses habitudes consuméristes actuelles.
Si paix et liberté commencent en chacun de nous, ou seraient censées l'être, il s’agit, avant d’exiger qu’elles soient fournies et garanties par des instances tierces, de mesurer comment nous pourrions les (sup)porter en nous: Quelle paix suis-je en mesure de réserver à mes propres conflits intérieurs, à mes ressentiments, à mes colères non réglées ? Quelle liberté suis-je disposé à cultiver par rapport à mes attentes, face aux regards des autres, et selon mes engagements et mes envies ?
Vu sous cet angle-là, ces deux chantiers autant intérieurs qu’universels prennent une tout autre tournure…Avant de pouvoir exister objectivement.
Le passager en face duquel je m'assis dans l'Intercity de ce milieu de matinée avait l'air bien fatigué, chiffonné sous trois couches d'habits. Bercé par les airs de son iPod, il s'étendit bientôt en travers de la banquette, tête et pieds ramassés dans l'étroitesse de ce lieu de repos improvisé, etsomnola. Quelque chose me disait que je l'avais déjà vu, mais impossible de mettre un point de repère sur mon souvenir. L'Intercity parvint en gare de Fribourg et le passager déplia ses jambes et ses bras, mit un drôle de petit borsalino sur sa tête et descendit du train. C'est alors que ma mémoire résolu l'énigme d'un seul coup: il s'agissait du comédien qui incarne le Coryphée dans Jocaste Reine de Nancy Houston, une pièce de théâtre que j'avais vue récemment.
Dans ce rôle, le comédien porte un costume rouge, il a le verbe haut et se montre volontiers cabotin avec le public. Il tient toute la scène et sait faire rire les spectateurs. Rien à voir avec le voyageur recroquevillé qui semblait tenter de récupérer quelques heures de sommeil dans le train. Hors de son costume rouge, hors du cadre de la scène qui le révélait, l'homme partageait l'anonymat des autres voyageurs du jour. Ces deux visages de la même personne formaient un contraste absolu. L'un était transcendé par un rôle, l'autre plongé dans l'insignifiance quotidienne. Le Coryphée endormi était méconnaissable loin du Palais de Jocaste.Quand nous communiquons avec les autres, voulons-nous être un passager anonyme ou habiter notre récit d'une conviction qui le transcende ? Quand nous devons faire passer un message, sommes-nous prêts à endosser le costume rouge ou préférons-nous les superpositions d'habits qui nous cachent ? Quand nous prenons la parole, nous préparons-nous à habiter l'espace ou restons-nous inconsciemment recroquevillés ? Le Coryphée endormi nous donne une indication précieuse sur ce que nous sommes, sur ce que nous aimerions être et comment, en définitive, nous apparaissons aux autres, selon qu'un message, une histoire, nous habite ou non.
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