- «Nous ne communiquons pas par téléphone. Veuillez poser vos questions par mail pour tout ce qui concerne l’utilisation de notre logiciel». Qui ne s’est pas vu reposer le combiné, dépité devant l’obstacle que constitue la formulation d’un problème par écrit alors que l’on voudrait s’adresser à un interlocuteur en direct. Qui ne s’est pas senti frustré d’avoir à décrire des dysfonctionnements de menu informatique sans l’appui que constitue le dialogue, ni la prise directe que ménagent les questions et les réponses? La rationalisation des outils techniques et l’ampleur de leur usage ont cimenté la communication la plus élémentaire. Vous ne méritez plus d’interlocuteur, même si une transaction financière vous lie à un produit. En d’autres termes, votre question ne compte pas, parce qu’elle ne rapporte pas. Elle appartient éventuellement à la liste du plus grand nombre, à celle de la foule anonyme à qui devrait suffire un manuel d’utilisation à parcourir en ligne. Bref, le déploiement technologique vous ignore en tant qu’interlocuteur réel et vivant.
En énonçant cela, je me garde cependant de rejeter ce qui a trait à notre environnement quotidien relayé par de nombreuses technologies. Je ne tiens pas un discours anti «geek». Cependant, cette réflexion révèle mes attentes qui sont nées avec les premiers pas sur la lune en ce 21 juillet 1969. Enfant encore, j’ai vu en direct se poser un module sur le sol blafard d’un astre. Toute cette maîtrise transportée à travers l’espace n’avait rien de désincarné. D’abord parce que la sophistication technique nous faisait participer à une épopée. Les réalisateurs l’avaient bien compris, qui illustraient l’émission TV par un indicatif tiré de la suite symphonique «Les Planètes» de Gustav Holst. Le motif joyeux de «Jupiter» accompagnait ces images magiques. En outre, la voix chaleureuse de Georges Kleinmann commentait minute par minute le travail des ingénieurs. Entre la terre et la lune, on se parlait. Des hommes s’enthousiasmaient, s’interrogeaient et leurs échanges nous étaient traduits. La technologie n’abolissait pas la parole, elle sublimait la communication. Et nous étions partie prenante d’un monde qui pouvait encore se raconter, donc se transmettre. Aujourd’hui, ces attentes si essentielles en regard des services que rendent les technologies sont jugées dérisoires. Plus besoin de se parler, plus besoin de communiquer entre nous. On vous demande juste d’envoyer un e-mail. Désormais, la technique se suffit à elle-même et les astres se sont tu.
Nous n’avons pas eu les images de Ben Laden mais nous avons eu celles de DSK. Elles ont fait le tour de la planète. Nous n’avons eu les clichés d’un mort mais les images d’un homme menotté comme un repris de justice ont tourné en boucle jusqu’à la nausée. Nous ont-elles appris quelque chose? Je m’interroge.
Souvenez-vous: il y a quelques semaines, certains commentateurs dénonçaient l’absence d’images sur la capture et l’exécution de Ben Laden. Elle empêchait selon eux de prouver en quelque sorte le résultat de l’assaut mené par les américains, ouvrait la voie aux supputations, créait un vide dans lequel l’imaginaire et les rumeurs auraient tôt fait de s’engouffrer. Tant qu’une décision en haut lieu interdit leur diffusion - car ces clichés existent bel et bien- le public est porté à croire que quelque chose manque, que la relation au réel s’en trouve donc biaisée, exposée à la manipulation, au mensonge. Comme si la parole et le récit ne suffisaient plus à provoquer l’adhésion ni à nourrir une pensée critique.
Exiger des images qu’elles détiennent le verrou absolu de la vérité me paraît trompeur. Avec l’affaire DSK, nous assistons comme dans une série policière, à une mise en scène où rien n’est épargné: sortie escortée, scènes de tribunal, prévenu déstabilisé, etc. Depuis, ces images tournent en boucle sans que ni les commentateurs, ni les invités des médias ne parviennent à se dégager de la stupeur qu’elles provoquent ni de l’incertitude qu’elles entretiennent. La vérité s’en trouve-t-elle mieux cernée? Des preuves sont-elles fournies? Rien n'est moins sûr. Les plus avisés des observateurs indiquent qu’il y aurait une face cachée du personnage, bref que la vérité nous échappe derrière les masques et les silences entretenus.
Abondance d’images ne signifie pas que l’évidence nous soit servie sans détour. Elle nous remet en posture de devoir chercher le juste poids des mots. Défense et présomption d’innocence reprennent ici tout leur sens. Face à des images qui ne parlent jamais d’elles-mêmes, la parole et le recul ont encore toute leur nécessité.
Apprivoiser le solaire plutôt que l'atome ?
1986-2011: qu’a-t-on appris en 25 ans? La peur. Sinon, très peu en termes de maîtrise du nucléaire. Tchernobyl, Fukushima. Deux noms symboles et une génération qui a tiré profit de cette forme d’énergie aux conséquences redoutables. Mais à entendre les discours et les revirements spectaculaires au sein des gouvernements occidentaux depuis que quatre réacteurs japonais sont en ruines, on se demandera où peuvent bien se cacher les solutions qui auraient dû être mises en place sans la contrainte de catastrophes naturelles. Dès lors que le pire vient de se produire, toutes les propositions affluent, des plus volontaristes au plus saugrenues. Certains voudraient plébisciter les centrales à charbon, sans plus s’effrayer des rejets de CO2; d’autres préconisent l’abandon pur et simple de l’atome; jusqu’à ceux qui veulent limiter le nombre d’étrangers en Suisse, sous motif qu’ils consomment notre énergie!
D’autres messages ont eu une vie très brève, je veux parler des virtuels, envoyés par courriels. Je réfléchis d’ailleurs à la résurgence du papier et de l’imprimé. Il n’est pas anachronique d’y tracer un axe de communication. Pour certains messages du moins, soit parce que je veux y glisser un surplus de vie, soit parce qu’il représente une valeur additionnelle, dégagée de l’ouverture instantanée d’un courriel. Nul doute cependant que la carte finira tôt ou tard au papier recyclé, mais dans l’intervalle, elle aura capté des regards, nourri la mémoire.
Encore faut-il choisir l’illustration appropriée. Les peintres romantiques, les scènes symboliques réservent parfois des pièges, dissimulés derrière leur apparente facilité d’accès et de lecture. Je pense en particulier au tableau «Matin de Pâques» de Caspar David Friedrich (1833). Son apparente sérénité contenue dans un paysage dévoilé à l’aube, semble réserver un chemin paisible aux trois personnages qui s’y engagent. Regardez d’un peu plus près: le chemin tourne court et sort très vite du cadre, soustrayant au regard les marcheurs qui l’ont emprunté. Friedrich peint la brièveté de l’existence et c’est un memento mori qu’il dévoile. Autant éviter d’y adjoindre des formules lénifiantes et peu inventives de bons vœux, lorsque l’image dis «souviens-toi que tu mourras».
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